Marion Davout

"Fairy tales" par François Jacquesson

J.R.R. Tolkien avait dit : « Un homme peut s’estimer heureux d’avoir erré dans ce royaume (celui du conte de fée), mais sa richesse et son étrangeté mêmes lient la langue du voyageur qui voudrait les rapporter ». Cette phrase malicieuse est à l’image des contes de fée eux-mêmes, dont la magie n’apparaît qu’au retour. 

A mesure que je connaissais mieux les tableaux de Marion Davout, que je voyais mieux comment elle faisait, l’étrangeté de sa démarche me paraissait plus profonde. 

Les forêts vertigineuses qu’elle aime peindre par-dessus des murs et des ruines, des escaliers disparus, des rambardes affaissées ou partielles, ne sont qu’un premier pas, une sorte de premier acte. Nous avons devant nous les obliques, les architectures, dévastées peut-être mais visibles, les lignes fermes, les rampes, les parois, les fenêtres assurées dans leurs cadres que suffisent à poser quelques lignes - tant il est vrai qu’une forme aussi forte qu’une fenêtre s’impose vite à notre imagination. Viennent donc les feuillages, les cordes des viornes, les palmes ou les bouquets troubles de feuilles qui évoquent pour moi les formations plus denses des épiphytes au long des arbres hauts. Cette végétation semble parfaitement distincte des hôtes de pierres qu’elle recouvre, elle y est indifférente - comme un serpent glisse au creux d’un fauteuil ou d’un lit. 

On dirait que ce sont deux vitres qui glissent l’une sur l’autre, décorées de thèmes distincts mais physiquement coulissantes, comme des décors rapprochés par la magie d’une intrigue - mais nous avons oublié l’intrigue, les héros sont perdus : il n’y a personne, que ce glissement silencieux des mondes clos. 

Mais ce n’était là que le premier acte. Viennent ensuite les recouvrements - et c’est là, peut-être la part la plus noire de l’oeuvre, quoique le registre des teintes en soit souvent, paradoxalement, plus clair que les murs et les herbes. Marion recouvre ses architectures, comme d’une glaise peinte : la matière de la peinture surgit peu à peu, sur la toile on en voit les arêtes, les épaisseurs, les pâtes. Ce paysage qu’elle avait peint, ce double saisissement de la jungle par la bâtisse et de la bâtisse par la forêt, se noie peu à peu. Il s’enfonce. Ses propriétés vives s’émoussent, les lueurs deviennent (pour partie) plus glauques, les furies végétales aussi, à leur façon particulière, semblent s’assoupir dans leur nuit propre. Quelque chose monte du fond, qui envahit l’espace des choses, et les prend dans son gel et dans ses couleurs. 

Mais, et j’ai souvent rêvé à ce mystère, ce gel qui empreint les reliefs et les recouvre, il paraît comme un ciel : il est clair, il est comme cette échappée plus claire qui, depuis les fenêtres des tableaux bourgeois des Flandres ou de Toscane, signale la profondeur du paysage et son échappée belle. Nous avons devant nous, par exemple, un intérieur : des objets très soignés, des étains, des tapis, des bijoux marquent de leurs pointes lumineuses l’intimité d’une chambre ; un homme à genoux aux genoux d’une jeune femme qui porte un gros enfant. Ce que la scène a d’enflé n’apparaît pas, car voici les fenêtres ouvertes, le soleil au dehors, les clochetons blancs et leurs sonorités, le monde lumineux et éloigné qui donne par contrepoint à l’intérieur immobile cette légèreté de bonheur. Très bien. Disons, La Vierge au chancelier Rolin du Louvre. Mais avec peu de différence pour ce qui nous occupe, et plus d’à propos, cela serait aussi L’Annonciation d’Antonello à Syracuse. 

Maintenant, que nous dit Marion ? Elle nous dit que ce ciel est devant, il est non pas le lointain, l’échappée, le point de fuite ; il est ce qui est par dessus les choses, tandis que les volumes sont au-loin et par lui recouverts. La subversion des perspectives est tellement radicale, tellement picturale - tellement physique et comme un effet propre de la peinture appliquée couche à couche, que nous sommes là comme devant une façon d’exorcisme. 

Le ciel ou l’eau, enfin la surface - ce n’est pas le fond. Sur lequel viendraient se manifester dans l’air cru les volumes du monde. C’est le contraire. L’eau vogue sur les navires. Le ciel plane par devant les lianes et les murs bouleversés. Ce désastre conjugué des algues, des plantes, des fenêtres et des châteaux enfouis est peu à peu, couche à couche, recouvert par le ciel ou par l’eau - par une paroi. Comme par un baume. 

Une crème de couleur, un peu lactée, assez tendre, a recouvert les angles des choses, les grillages et les guirlandes, les fêtes enfouies et résolues, les bals abandonnés dans les broussailles. 

Parfois je suis tenté par des termes abstraits : ils nous soulagent. Je dirais volontiers : est-ce une rédemption ? une solution posée par le peintre sur le désordre des funérailles du monde bouleversé - vous voyez, ce genre de phrase qui cherche à mélanger la matière et le sentiment, la palette et l’abîme. Mais j’ai trouvé comment me protéger de cette tentation. 

Je suis allé regarder ses tableaux de tout près. J’ai regardé les teintes, en isolant des carrés de toiles où plus rien ne semble avoir de sens parce qu’ils sont hors de proportion : c’est trop petit, comme une image au télescope, au microscope, à quoi la fantaisie du chimiste et de l’astronome a prêté des teintes de convention. A cela près qu’en approchant les toiles, puisque j’avais la chance de pouvoir le faire, je découvrais avec étonnement un Nouveau Monde. 

La peinture était là. L’épaisseur apposée par Marion se révélait mieux encore. Je voyais, sous mes yeux, le tumulte des choses recouvertes : les passages au noir, les couleurs apaisées par ce qu’on a peint dessus, non pas comme un remords ni comme une copie, mais comme a second thought - pour quoi je ne vois rien de mieux que ce mot français : une réflexion. 

Le repeint. L’apaisée, la couche rendue au calme de la vie absente, au lieu de l’exaspération de la ruine. Au lieu d’un mur brisé et dressé dans une lumière d’opéra, où l’on est près d’entendre des tambours, ces escaliers de hasards affaissés et tranquilles, parcourus par des lueurs de fenêtres distinctes, de soleils en sous-bois, ce dialogue très original entre la lumière et le regard que les peintres ont pu porter dessus. 

Je sais bien que toute peinture est d’abord un dialogue avec la peinture. C’est une affaire de métier. Les gens qui écrivent des contes de fée, des fairy tales, savent certainement comment, une fois de hasard quand on a monté en haut d’un col, on voit soudain au-dessous de soi un pays ancien , un pays nouveau, et comment les décombres de ce que nous savons sont cependant la source d’émerveillements impromptus. 

François Jacquesson 

"L'effacé", peindre l'effacement, la disparition

Marion Davout tente de restituer l’étrange alliance de la ruine et de la somptuosité. En utilisant des photographies prises à Naples ou à Beyrouth, villes qui lui semblent maintenir ensemble les pouvoirs contradictoires de la puissance vitale et de la nostalgie, elle joue sur des superpositions et le pouvoir révélateur de la peinture.

  A travers ces images de palais ou de maisons juste abandonnés, où la vie quotidienne est encore sensible, presque chaude dans des détails maintenant dérisoires, elle approfondit le faux silence qui s’est installé, l’envahissement de la végétation, immense et rapide, rapace, insolemment conquérante du vide à peine laissé.

A travers ce qu’on pourrait supposer pittoresque, c’est au contraire la cause commune du temps parti que cherche Marion Davout. De même, c’est moins l’écroulement ou le vacarme qu’elle poursuit, que la discrète et inattendue puissance du temps qui pousse comme ces buissons, divergent, envahisseur.  Un temps qui passe, broie et recouvre.

La superposition des images cherche à capter et à confronter les temporalités successives, les dresser l’une devant l’autre pour tenter de les domestiquer. L’image en effacement que la peinture enduit, recouvre, demeure longtemps sensible.

   « Je superpose  ces photos pour créer une image donnant à voir le même lieu dans plusieurs temporalités. Avant/Maintenant/Après »

  Il s’agit de rendre sensible cette temporalité travaillée : dans ces plans confrontés, ces ruines récentes, saisies et saisissantes, les végétations et leurs formes, la peinture accompagne l’effacement des choses en redoublant le temps lui-même.

 « La peinture recouvre l’image qui disparaît sous elle. Elle permet de fixer cet instant de bascule entre les dernières traces d’un passé qui n’est plus et sa disparition »

La nouvelle image ainsi créée et alors traversée  de  fils emmêlés qui tout à la fois cachent et relient les plans démultipliés, reconstituant le parcours du temps fondu.

« Ces fils sont une métaphore de l’histoire que mes tableaux racontent,  du vertige du temps qui passe. Plus concrètement, ils témoignent de la précarité des installations humaines  - fil à tendre le linge - ou du besoin de clôturer  rapidement un  espace – fil de fer barbelé ,  de le diviser par des barrières infranchissables. »   

 

Pascale Dollfus, juin 2012.

Pascale Dollfus est ethnologue, Chargée de recherches au CNRS, centre d’Etudes Himalayennes. Auteur - en collaboration avec François Jacquesson et Michel Pastoureau - de "Histoire et géographie de la Couleur", Paris 2012.

Critiques

Marion réinterprète le thème millénaire de l’arbre de vie en en faisant un arbre à vivre comme on parle d’une pièce à vivre.

Elle en évoque la silhouette massive, rugueuse, solide, au pied de laquelle se love, se dérobe, se cache, un couple qui a quitté le monde sans pour autant renoncer à ses images ni à son confort.

Arbre refuge, arbre abri, rassurant ou dévorant, qui accueille ou qui absorbe ; arbre sombre et bleu au travers duquel percent d’étranges fulgurances de lumière… un regard neuf sur un monde ancien.

Philippe Jansène 2011

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J’ai bien connu Marion, c’était et c’est toujours une fameuse cannibale !

J’ajouterais qu’elle avait et qu’elle a toujours un sacré coup de fourchette.

Tout cela parce qu’un jour elle a, lorsqu’elle était enfant, découvert l’usage du scotch, des ciseaux et de la colle parfumée.

Donc, avec tout ceci, c’est-à-dire la fourchette, les assiettes qui volent et le trousseau de la parfaite petite cubiste, que voulez-vous qu’elle fasse d’autre que ce que vous avez devant les yeux ?

Allez Marion !

Jean Michel Alberola 2001

Biographie

 

Marion Davout est née en 1974, diplômée de l’école des Beaux Arts de Paris.
Elle vit et travaille à
Paris. 

     

    Formation

 

1999

Diplôme national supérieur d’arts plastiques (DNSAP), 

Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. 

 

    Parcours et expositions


2015

« Serendipity » exposition collective, Galerie Laure Roynette, Paris. 

« Fairy Tales » Exposition avec Emilie Bazus, Maisons des arts de Créteil (commissariat  Anne-Mary Simon. )

2014

« Fairy Tales » Exposition avec Emilie Bazus, Galerie Laure Roynette, Paris

2013

  «La réserve- Nouvelle peinture contemporaine Française » exposition collective, Galerie Laure Roynette, Paris.

2012

«Métamorphoses» Exposition collective, Galerie Laure Roynette, Paris.

2011

Exposition collective, Usine REA, Ivry sur Seine. 

2010

  « Le géant coloriage », édition pour Bonton, Paris.

 cors peints pour "Le théâtre ambulant Chopalovitch", mise en scène dHervé Marcillat, compagnie des Laquais.

2009

Exposition collective, commissariat de C. Chauvin, rue de l’Aude, Paris. 

2005

Exposition « paysages ici et ailleurs », Galerie du JTN, Ministère de la Culture, Paris. 

 « 10 peintres », Galerie du JTN, Ministère de la culture, Paris.

2003

Exposition au Weiterbildungszentrum, Centre d’art contemporain de Norden, Allemagne, avec Emilie Bazus et Agata Machay.

2001

« Peintures », Galerie Montorgueil, Paris.

 « Peintures, dessins etc… »,exposition collective, Atelier 154, Paris. 

Exposition au SIAP de  Valognes, DRAC Haute Normandie.

sidence sur L’île du Tatihou, FRAC Normandie.

2000

« Portes ouvertes des ateliers de Montreuil ».

1999

Atelier 32-34, Montreuil, collective.

Avenue Bozart, Montreuil, collective.

1997

Peinture murale, Clinique Claude Albert Colliard, Paris. Le travail de Régis Crozat s'inspire de sites historiques, en présentant un ensemble d'installations dont le concept s'articule autour de photographies et de textes concernant des sites médiévaux ruinés dans le monde.